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Le 1er novembre 1943 naissait à Alger le brillant économiste et écrivain Jacques Attali. Ce fait originel explique la fin du titre d’un ouvrage plein d’une émotion inhabituelle chez son auteur.

Le sujet est en fait l’histoire contemporaine des juifs d’Algérie dont faisait partie la famille Attali, avec des événements mémorables liés au débarquement des troupes américaines en Afrique du Nord. C’est la description de la conduite scandaleuse des pieds noirs et des autorités françaises, et même des américains, vis-à-vis des israélites autochtones, avant, pendant et après les événements qui annoncèrent la fin de la période coloniale. Ce n’est pas seulement l’année 1943 qui est décrite, même si elle se démarque par des abominations dont la plupart des auteurs sont décédés, mais demeurent honorés.

 

Les juifs sont arrivés en Afrique du Nord avant que le christianisme existe et bien avant les musulmans. Sous la domination ottomane les juifs algériens subirent des massacres et ils accueillirent les français en 1830 avec l’espoir d’avoir un statut comparable à celui des juifs de France qui étaient assimilés depuis 1790.

C’est beaucoup plus tard, en octobre 1870, à la chute de l’Empire, qu’Adolphe Crémieux prépare un décret qui fut signé par Gambetta et qui octroie la citoyenneté collective de tous les israélites algériens. Ce fameux « décret Crémieux » a été au centre des débats de 1942 et 1943. Précisément il y avait dans les populations indigènes deux catégories, d’une part les musulmans régis par la charia qui autorise la polygamie et met les femmes dans une situation inférieure, d’autre part les israélites qui sont soumis aux principes du code civil français. Les ressortissants du second groupe, lorsqu’ils demandent la nationalité française, sont presque automatiquement acceptés.

Après la défaite de 1940 Pétain et Laval prennent des mesures contre les juifs de la zone libre pour faire plaisir à Hitler. En Algérie où les allemands ne sont pas présents on instaure en octobre le statut des juifs et c’est Alger qui fait pression sur Vichy pour annuler le décret Crémieux avec des effets rétroactifs. Les juifs seront chassés de l’Armée et de l’administration, dont l’université, ainsi que de la magistrature. Des quotas seront instaurés partout ; ainsi à la demande des étudiants d’Alger on interdit aux internes juifs de rester dans les hôpitaux. Plus tard on chassera les enfants israélites des écoles.

Lorsque l’Amérique entrera en guerre, face au risque de voir Rommel accéder au pétrole d’Irak, Roosevelt chargera Eisenhower de débarquer en Afrique du Nord. Ne voulant pas de Charles de Gaulle il envisage de traiter avec Giraud, pourtant resté pétainiste. Un groupe de résistants juifs d’Alger, sous la direction de José Aboulker qui avait été renvoyé de la faculté de médecine, a préparé avec quelques résistants non juifs des opérations de neutralisation des forces vichystes. Dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942 ces insurgés ont réalisés l’exploit de s’emparer de tous les points stratégiques algérois et d’arrêter les généraux pétainistes, Juin en particulier, alors que des armes promises par Eisenhower n’étaient pas arrivées. Malheureusement, à Oran, l’armée française a tiré sur les américains. Au Maroc le conflit fut désastreux car le général Noguès avait ordonné à la flotte de tirer sur les bateaux de débarquement, ce qui occasionna en réplique le bombardement de Casablanca et la destruction de notre flotte.

C’est après ces premières opérations militaires que des arrangements scandaleux sont intervenus. Darlan, l’amiral préféré de Pétain, a été avec Giraud l’interlocuteur des américains. Juin, qui avait laissé les italiens et les allemands s’emparer de la Tunisie, est devenu le chef des opérations militaires de reconquête. Les conjurés juifs ont été arrêtés et déportés dans des camps « spéciaux » du sud algériens. Le décret Crémieux n’a pas été rétabli et les écoliers et étudiants juifs ont attendu un an avant de pouvoir continuer leus formations.

Jacques Attali donne en fin d’ouvrage un aperçu de ce qui a été la fin tragique de l’Algérie française et en particulier le sort de sa famille. Son père fut dépité de ne pas faire partie du corps expéditionnaire en Sicile, car on découvrit, alors qu’il était embarqué, qu’il ne pouvait pas s’engager en ayant 2 enfants (Jacques et son jumeau). En 1956, après les manifestations contre Guy Mollet , la famille s’est installée à Paris pour se rapprocher du Lycée Janson-de-Sailly.

Tout au long du livre Attali donne, sans égard à la diplomatie, des jugements sévères sur bien des protagonistes. Jean Monnet est un trafiquant d’alcool et d’armes. Juin est un opportuniste qui a soutenu l’OAS. De Gaulle fut quelque peu antisémite et dictatorial et il a menti aux pieds noirs qu’il détestait. François Mitterrand lui-même n’est pas épargné, en rappelant qu’en 1954 il déclara : « l’Algérie c’est la France, et la France ne reconnaîtra pas chez elle d’autre autorité que la sienne. »

 

Fayard (2019), 360 pages