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Fouad Laroui, d’origine marocaine, a fait des études scientifiques, qui l’ont conduit à l’école française des Ponts et Chaussées. Après avoir obtenu un doctorat en sciences économiques, il s’est installé à Amsterdam où il enseigne à l’Université. C’est d’autre part un écrivain prolifique qui a obtenu de nombreux prix littéraires comme en 2013 le Goncourt de la nouvelle, et en 2014 le Grand Prix Jean-Giono. Ce qui nous intéresse aujourd’hui est un essai philosophique sur la proximité des mathématiques et de la théologie dans l’esprit de plusieurs savants géniaux, voisinage dangereux qui a conduit certains d’entre eux à la folie.

 

L’auteur possède une culture scientifique impressionnante, une connaissance de l’islam traditionnel, mais aussi des islamistes contemporains qu’il redoute. Un paradoxe étrange qu’il a pu observer quelquefois est la coexistence dans leur esprit de l’amour des maths et du djihad. C’est la notion d’infini qui conduit des théoriciens à se confronter avec Dieu, à longer les frontières ultimes du rationnel, et quelques fois à les franchir pour tomber dans la démence. Fouad Laroui exprime une grande sympathie à l’égard des scientifiques qui évitèrent de rentrer sur le terrain de la métaphysique, et qui affirmèrent que la Science n’avait rien à faire avec Dieu.

On sait bien quels furent les démêlés de Galilée avec l’Eglise, on connaît moins ce qui arriva au 12ème siècle à Ibn Rochd (Averroès) dans la ville de Cordoue. Ce commentateur de l’œuvre d’Aristote fut exilé comme hérétique par les autorités musulmanes et ses ouvrages brûlés ; on a considéré depuis qu’il est l’inventeur de la laïcité. A l’opposé de ces attitudes se trouve la position de Blaise Pascal à la fin de sa vie. L’analyse de la notion d’infini des nombres a conduit, à la fin du 19ème siècle, le génial Georg Cantor à montrer que l’ensemble des nombres réels R n’est pas dénombrable, c'est-à-dire qu’il constitue un infini plus grand que l’infini des nombres entiers, et il a supputé qu’il n’y avait pas d’infini intermédiaire entre celui des entiers et celui des réels. Cette dernière hypothèse, celle du continu, fut déclarée le premier de 23 problèmes à résoudre par David Hilbert en 1900. Cantor ne pensa plus qu’à cette question et finit sa vie dans un hôpital psychiatrique. L'héritier de la méthode de Cantor est le logicien Kurt Gödel ami d’Albert Einstein à Princeton, auteur d’un théorème d’ « incomplétude », qui prouve qu’il existe des propositions vraies mais non démontrables dans tout système cohérent d’axiomes. Il croyait aux anges et au diable, craignait d’être empoisonné et mourut de faim, à cause de cette obsession.

Fouad Laroui décrit aussi les derniers épisodes des vies de deux titulaires de la médaille Fields : Alexandre Grothendieck un immense génie des mathématiques a quasiment disparu en 1991 en devenant ermite dans une vieille ferme de l’Ariège jusqu’à son décès en 2014, Grigori Perelman, mathématicien russe atteint du syndrome d’Asperger, a disparu depuis 2006 (il vivrait avec sa mère à Saint Petersbourg). Un cas moins dramatique est celui de Paul Erdös, décédé à l’âge de 83 ans en 1996 : il vécut comme un vagabond, tous ses biens étant dans une vieille valise en plastique. Interrogé sur sa longévité de chercheur il répondit : Les premiers signes de la sénilité sont quand un homme oublie ses théorèmes. Le deuxième signe, c'est quand il oublie de fermer sa braguette. Le troisième, c'est quand il oublie de l'ouvrir ! .

 

Robert Laffont (2018) - 272 pages