Imprimer

delorme theories

Philippe Delorme, historien et journaliste, décrit dans 24 chapitres des errements mensongers qui empoisonnent de plus en plus la « blogosphère ». Ces histoires à dormir debout accrochent les esprits les plus faibles par leur assaisonnement complotiste.

Vous avez certainement déjà entendu certaines de ces mystifications, mais le journaliste vous donne des détails peu connus sur leur origine, leurs auteurs et l’étendue de leur diffusion. Au surplus vous découvrirez probablement de surprenantes légendes aux succès grandissants.

 

L’auteur de cette petite encyclopédie du charlatanisme met en garde dans l’introduction contre l’amateurisme des promoteurs incultes de ces théories, et souhaite qu’on se réfère aux professionnels de la science historique. Malheureusement la réaction du public contemporain est très souvent hostile aux jugements des véritables spécialistes, soupçonnés d’être au service de l’Etat et des puissances d’argent.

Un reproche pourrait être fait ici à Philippe Delorme de livrer une succession de chapitres disparates bien analysés mais sans conclusion synthétique de l’ensemble. J’invite le lecteur, par la recherche des analogies, à formuler un diagnostic sur la maladie médiatique du siècle, en distinguant les auteurs et le public réceptif. Voici quelques pistes.

Une première observation est qu’on n’a pas attendu le XXIème siècle pour la diffusion de légendes révisionnistes auprès du public français. Dans 2 chapitres Philippe Delorme fait allusion à la parution en 1960 du Matin des Magiciens dû à la collaboration de Louis Pauwels et Jacques Bergier. Le succès considérable de cet ouvrage conduisit le premier auteur, qui devint plus tard le fondateur et directeur du Figaro Magazine, à lancer en 1961 la revue Planète. L’état d’esprit de cette littérature est dans la citation suivante : «  La connaissance scientifique n’est pas objective. Elle est, comme la civilisation, une conjuration. On rejette quantité de faits parce qu’ils dérangeraient les raisonnements établis. » Ces faits sont la présence des extra-terrestres, la télépathie, l’existence d’une population d’êtres supérieurs au sein de la terre creuse.

Un livre à l’immense succès, que Delorme ne cite pas, est « Le troisième œil » parue en France en 1957 sous la signature de Lobsang Rampa, prétendu moine tibétain ; en 1958 une enquête du Daily Mail prouva que l’auteur était britannique, qu’il n’avait jamais été au Tibet et ne connaissait pas un mot de tibétain. Plus tard le Dalaï Lama déclara que tout était faux dans l’ouvrage et concéda charitablement que cela avait attiré l’attention sur son pays.

Comme on vient de le voir il y a dans les promoteurs de théories fantastiques au minimum la recherche de la gloire, mais on trouve chez eux plus souvent un désir d’enrichissement qui en fait des escrocs caractérisés. C’est le cas de Ron Hubbard, fondateur de la scientologie.

Quels sont les ingrédients qui font l’attrait des théories en vogue ? Le mystère des civilisations disparues est primordial : l’Egypte ancienne et ses hiéroglyphes, les Mayas avec un calendrier qui connaît la fin du monde, l’Ile de Pâques et ses immenses statues. Se confondant à l’origine avec les civilisations précédentes il faut ajouter des extra-terrestres. La dernière touche pour que tout cela soit un chef-d’œuvre commande de saupoudrer du complot.

Evidemment il faut un public qui apprécie ce qu’on lui offre et aide à trouver d’autres adhérents. Il est bon d’avoir des personnalités connues et il se trouve que la crédulité n’est pas rare dans les classes sociales les mieux éduquées. Mitt Romney, candidat du parti républicain contre Barack Obama, est un Mormon convaincu (l’Evangile selon Joseph Smith). Paco Rabanne était persuadé que le 11août 1999 les débris de la station russe Mir, en s’écrasant sur le Château de Vincennes, allaient faire disparaître Paris

D’une façon plus générale, ceux qui sont en quête de la vérité recherchent plutôt des certitudes, et quand ils les ont trouvées ils n’en démordent plus. La méthode scientifique, en demandant de reconnaître ses erreurs, et en demandant même qu’on vous mette en défaut, n’est certes pas naturelle.

Dans son épilogue Philippe Delorme traite du négationnisme en décrivant les faits qui établissent que la Shoah n’est pas une invention. Il dit toutefois que la situation juridique actuelle est malsaine : parler de cette thèse est un délit, en contradiction totale avec le principe général de la liberté d’opinion. Tout cela ne fait qu’accréditer l’idée du mensonge d’Etat, utilisée par les complotistes.

 

Presses de la Cité (2016), 400 pages